pyjama drole

Il avait hissé sur la montagne l’artillerie de Doramin : deux vieilles pièces de sept en fer rouillé, et quantité de petits canons de bronze, de ces canons qui servent de monnaie d’échange. Sa dernière gorgée de café avalée, il alla s’installer sur la véranda, derrière l’écran formé par le houblon, pendant que son amie vaquait aux petits travaux de la maison. Et ce Guermantes était mort plus lui-même, ou plutôt plus de sa race, en laquelle il n’était plus qu’un Guermantes, comme ce fut symboliquement visible à son enterrement dans l’église Saint-Hilaire de Combray, toute tendue de tentures noires où se détachait en rouge, sous la couronne fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le G du Guermantes que par la mort il était redevenu. Sur la pointe des pieds, la main contre la glace pour ne pas perdre l’équilibre, je vis, au-dessus d’un rideau rouge, l’intérieur du café Jacob. Le soir, Dick était là, très triste, un sac défraîchi à la main. Il lui plaqua la main au corsage : si tout était en ordre ? J’avais cru que Billard était cet ami, pauvre et bon. Et plutôt, sans doute, par esprit d’imitation et parce qu’elle avait entendu dire cela, car il y a des clichés dans les offices aussi bien que dans les cénacles, elle répétait, non sans y mettre pourtant la satisfaction d’un pauvre : « Toutes ses richesses ne l’ont pas empêché de mourir comme un autre, pyjama pas cher et elles ne lui servent plus à rien.

» Faisait-il allusion au vice qu’il avait réussi jusqu’alors à cacher à tout le monde, mais qu’il connaissait et dont il s’exagérait peut-être la gravité, comme les enfants qui font la première fois l’amour, ou même, avant cela, cherchent seuls le plaisir, s’imaginent pareils à la plante qui ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite après. Tout cela, le bon comme le mauvais, il l’avait donné sans compter, tous les jours, et le dernier, en allant attaquer une tranchée par générosité, par mise au service des autres de tout ce qu’il possédait, comme il avait un soir couru sur les canapés du restaurant pour ne pas me déranger. Ce qu’on n’avait pas descendu dans les caves, on l’avait emporté dans le bois où l’on prenait les tranchées. En effet, le lendemain même du soir où j’avais vu M. de Charlus, le jour même où le baron avait dit à Morel : « Je me vengerai », les démarches de Saint-Loup pour retrouver Morel avaient abouti – c’est-à-dire qu’elles avaient abouti à ce que le général sous les ordres de qui aurait dû être Morel, s’étant rendu compte qu’il était déserteur, l’avait fait rechercher et arrêter et, pour s’excuser auprès de Saint-Loup du châtiment qu’allait subir quelqu’un à qui il s’intéressait, avait écrit à Saint-Loup pour l’en avertir.

« Là », dit-il tristement et il désigna les îlots isolés d’épais buissons verts, épineux. ½ « parce qu’il déjeunait en ville », ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les Français de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j’égale les Larivière. Son élection fut saluée avec joie par tous les journaux qui avaient fait l’« union » sur son nom, par les dames nobles et riches, qui ne portaient plus que des guenilles par un sentiment de convenances et la peur des impôts, tandis que les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants, non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers de mille francs. J’appris, en effet, la mort de Robert de Saint-Loup, tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes. Robert m’avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre : « Oh ! Il ne quittait pas l’uniforme d’officier de territoriale bien que la guerre fût finie depuis longtemps. » Le général voulut faire pour le défunt que Morel fût simplement envoyé sur le front ; il s’y conduisit bravement, échappa à tous les dangers et revint, la guerre finie, avec la croix que M. de Charlus avait jadis vainement sollicitée pour lui et que lui valut indirectement la mort de Saint-Loup.

J’ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi pour entrer, dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française. Moi aussi, cher monsieur, j’ai trente ans… Elle exhibait son chagrin et ne prenait un visage sec, en détournant la tête, que lorsque moi je laissais voir le mien, qu’elle voulait avoir l’air de ne pas avoir vu. Et ne serait-il pas possible que la mort accidentelle elle-même – comme celle de Saint-Loup, liée d’ailleurs à son caractère de plus de façons peut-être que je n’ai cru devoir le dire – fût, elle aussi, inscrite d’avance, connue seulement des dieux, invisible aux hommes, mais révélée par une tristesse particulière, à demi inconsciente, à demi consciente (et même, dans cette dernière mesure, exprimée aux autres avec cette sincérité complète qu’on met à annoncer des malheurs auxquels on croit dans son for intérieur échapper et qui pourtant arriveront), à celui qui la porte et l’aperçoit sans cesse en lui-même, comme une devise, une date fatale.